Au Recyclarium, on aime les livres qui font frissonner doucement, rire un peu, et rêver beaucoup. L’abominable jardin d’Angèle Démon, écrit par Catibou et illustré par Stéphane Mathieu, est de ceux-là : un album jeunesse étrange et poétique, où les plantes ont des secrets et les sorcières des sourires bien élevés.
Pour mieux comprendre ce jardin pas comme les autres, nous avons tendu l’oreille à celle qui l’a imaginé. Catibou nous parle d’Angèle, de ses inspirations, de ses créatures, et du lien entre imaginaire, enfance et écologie. Une plongée dans les racines du livre, entre mots affûtés et tendresse étrange…
Sur le livre…
Le Recyclarium : Comment est né le personnage d’Angèle Démon ? Une inspiration réelle ou totalement imaginaire ?
Catibou :
C’est né dans un contexte très particulier, à une époque où Facebook n’avait pas encore pris autant d’importance. Entre auteurs et illustrateurs, on avait l’habitude de se retrouver sur des sites pour se lancer des défis créatifs. On votait pour un thème de travail, et cette année-là — en 2010 — le thème choisi était : “Jardin extraordinaire”. Comme plusieurs auteurs, j’ai demandé à rester anonyme, et j’ai voulu prendre le contre-pied du thème… aller à l’opposé. Les illustrateurs avaient ensuite un certain temps pour découvrir les textes proposés et choisir celui qui leur parlait — ce qui n’est pas toujours simple, car chacun a son style. J’ai reçu plusieurs demandes, et j’ai choisi le premier illustrateur qui m’a
contactée : Stéphane Mathieu. Quelques temps plus tard, les éditions Petit Baluchon ont décidé de publier le projet.
Le Recyclarium : Que représente t-il pour vous, ce jardin ?
Catibou :
L’étrangeté, pour moi, ce sont ces personnes un peu à côté, un peu décalées, qui peuvent sembler bizarres aux yeux des autres. Angèle, elle, est toute mignonne… mais étrange, avec des amis un peu spéciaux. Et c’est justement ce décalage qui la rend attachante.
Le Recyclarium : Je trouve que ce livre joue avec les peurs douces et l’humour. Comment avez-vous trouvé cet équilibre ?
Catibou :
L’équilibre, c’était de montrer pourquoi ses amis sont très sympas à ses yeux — même s’ils sont un peu dangereux, parfois sans le vouloir. Un peu comme Edward aux mains d’argent. Et puis, le nom “Angèle Démon” vient d’un jeu sur “Ange et démon” — parce qu’on a tous en nous une part d’ange… et une part de démon.
Le Recyclarium : Y a t-il une créature ou une plante du jardin qui vous ressemble un peu ?
Catibou :
Une sorcière, peut-être… (C’est amusant, j’ai justement commencé à lire Sorcières de Mona Chollet hier) Quant aux plantes, j’aime toutes celles qui sentent bon : le jasmin, le seringa…
Le Recyclarium : Et une créature de ce livre qui vous ressemble ?
Catibou :
Pas l'araignée, j'ai été longtemps arachnophobe. Le chat à 100%, parce que j'aime bien les chats.
Sur la création…
Le Recyclarium : Comment s'est passée la collaboration entre texte et illustration ?
Catibou :
Pour Stéphane Mathieu, il a été inspiré — tout ce qu’il a fait, j’ai adoré. Les textes étaient tellement ouverts… je ne lui ai donné aucune indication, il s’est débrouillé tout seul. Il faut laisser cette liberté aux illustrateurs. Ça m’est déjà arrivé de lui proposer des idées, mais je crois qu’il est essentiel qu’ils puissent s’exprimer pleinement. C’est un vrai crève-cœur, parce que cela faisait longtemps que j’avais envie de travailler avec lui.
Le Recyclarium : Quelles techniques ou ambiances avez-vous créé ce mélange de sombre et de lumineux ?
Catibou :
Je ne sais pas trop comment répondre à cette question… Ça s’est fait assez naturellement, au fil de la construction des alexandrins. Ce que je voulais, c’était garder cette opposition : une sorcière toute petite, toute mignonne, qui évolue dans un monde de sorciers. Et forcément, dans ce monde-là, il n’y a pas que du sombre — même chez les sorciers et les sorcières.
Le Recyclarium : Est-ce qu'il y a un détail caché que les enfants adorent repérer ?
Catibou :
Oui, il y a un secret dans le livre. Dans les grimoires du grand-père, l’illustrateur a glissé des titres que j’ai publiés… et d’autres qu’il a publiés lui-même. Et puis, il y a plein de petits détails disséminés partout : des chaussures, un cartable accroché, une tétine…
Livre / Recyclarium…
Le Recyclarium : Si Angèle Démon visitait le Recyclarium, que ferait-elle ?
Catibou :
Elle s'arrêterait devant des animaux un peu merveilleux, des représentations, des chaudrons…
Le Recyclarium : Vous pensez qu'elle achèterait aussi quelque chose qu'elle pourrait offrir à ses amis bizarres ?
Catibou :
Oui, pour son chat, sans hésiter : une belle écuelle. Pour l’araignée, une armoire ancienne — comme celles où les grands-mères laissaient les araignées vivre, pour qu’elles mangent les mites. Pour Anna Conda, quelque chose de confortable pour s’y lover : un coussin moelleux ou un tapis douillet. Pour le grand-père, un beau fauteuil… ou des alambics, bien sûr. Pour l’épouvantail, un nouveau chapeau, une canne, ou une veste un peu élimée. Pour le dragon, quelque chose en lien avec le feu : un four, peut-être. Pour les plantes, des citrouilles en décoration, évidemment. Et pour la chouette et Fred, une table de nuit fixée, qui ferait à la fois nid et perchoir.
Le Recyclarium : Comment voyez-vous le lien entre imaginaire, écologie et enfance ?
Catibou :
Il faut sensibiliser les enfants le plus tôt possible à l’importance du maintien de la vie sur Terre — mais sans leur faire peur. Les histoires sont un merveilleux moyen pour cela. Dans mes livres sur les arbres, je remets même un certificat officiel d’ami des arbres : une façon ludique et symbolique de les inviter à prendre soin du vivant.
Le Recyclarium : Et entre imaginaire, réemploi et enfance ?
Catibou :
On peut apprendre aux enfants que tout ne s’achète pas neuf — qu’on peut réutiliser, relooker, transformer. C’est une façon de leur transmettre des gestes simples, mais essentiels. Et quand on voit la quantité de plastique rejetée… c’est effrayant. D’où l’importance de les sensibiliser tôt.
Personnelle & Poétique…
Le Recyclarium : Quel serait votre jardin idéal ?
Catibou :
Un peu tout ça : étrange, poétique, sauvage. Un mélange des jardins que j'ai adoré visiter, avec des petites allées et des poèmes. Une fois, j'ai visité un jardin en Bretagne qui était aménagé avec des tas de petites allées, et il y avait des poèmes écrits qui se mêlent au jardin. J'adore.
J'ai vraiment une passion pour l'écrivain Colette. La semaine prochaine, je vais voir une exposition à Paris à la BNF. Elle a des descriptions de son enfance, de son jardin d'enfance et de la campagne environnante autour de chez elle. C'est absolument merveilleux.
Le Recyclarium : Quel livre vous a donné envie d’écrire ?
Catibou :
Je ne dirais pas que ce sont les livres qui m’ont menée à l’écriture. J’ai commencé assez tard dans ma vie. À l’époque, je travaillais en maternelle, et nous recevions régulièrement des auteurs. Un jour, une idée m’est venue… je l’ai travaillée, et ça a donné une histoire. Je l’ai envoyée à un éditeur. Les éditions Manière m’ont répondu : « Oui, on va vous l’éditer. » Puis le temps a passé. Ils ne me recontactaient pas, et je trouvais ça étrange… mais je n’osais pas les appeler, j’étais assez intimidée. Un jour, je me suis dit : « Il faut que j’appelle, je ne comprends pas. » Alors je les ai rappelés. Et là, on m’a dit : « Ah oui, on ne vous a pas prévenu… » (ils n’avaient même pas osé me téléphoner) — « Ce n’est pas possible. » Le personnage que j’avais créé était une marque déposée… un petit morceau de scotch.
C’était dommage, bien sûr. Mais j’ai compris ce jour-là que je savais écrire. Que je savais construire une histoire.
Ensuite, il m’a fallu du temps avant d’être publiée. Ce n’était pas si évident. Entre-temps, j’ai remporté un premier prix du carnet de voyage : le prix George Sand, organisé par les Monuments Nationaux. C’était un carnet mêlant photos, textes, pliages… sur un voyage en Angleterre. Le président du jury était Alain Rey — celui qui a créé Le Petit Robert — et il a défendu mon travail. Le prix ? Un week-end à Venise, au Palace le Danieli, dans la chambre historique de George Sand et Alfred de Musset.
Le Recyclarium : Si vous pouviez glisser un message secret dans le livre, que dirait-il ?
Catibou :
"Soyez vous-mêmes, les autres sont déjà pris". C'est Oscar Wilde qui a dit ça.
Cet échange avec l'autrice d'Angèle Démon révèle bien plus qu'un simple processus créatif ; il dévoile un univers complet où la vie, les valeurs et l'art sont indissociables. L'interview met en lumière une créatrice authentique dont l'œuvre est le prolongement direct de sa philosophie : célébrer l'étrangeté, valoriser ce qui est "à côté" et trouver de la beauté dans l'inattendu.
Au-delà
de la genèse de ses personnages et de ses inspirations littéraires comme Colette, ce sont les détails plus personnels qui dessinent le portrait d'une artiste généreuse et engagée. Sa démarche se
prolonge au-delà des pages à travers des gestes aussi concrets que les
marque-pages,
qu'elle confectionne elle-même pour certains de ses livres, offrant une touche artisanale et personnelle à ses lecteurs. Cette volonté de partage se modernise avec sa
chaîne YouTube (catiboucatibou),
qu'elle qualifie de "modeste", mais qui témoigne de son désir d'animer ses histoires et de créer un lien direct avec son public, malgré son aveu de ne pas être "très douée pour tout
ça".
L'entretien
révèle également les réalités du parcours d'un auteur. D'un côté, la reconnaissance éclatante, symbolisée par le
prix George Sand et
le souvenir presque magique de ce week-end à Venise, une validation forte de son talent par une figure comme Alain Rey. De l'autre, les obstacles plus terre-à-terre : les difficultés à trouver sa
place dans les librairies locales ou les contraintes juridiques liées à son
statut d'artiste-auteur qui
limitent la vente directe de ses œuvres.
En
somme, rencontrer l'autrice d'Angèle Démon, c'est découvrir que ses livres ne sont que la partie visible d'un univers riche et cohérent. Un univers où l'on défend le réemploi et l'écologie, où
l'on s'inspire de lieux singuliers comme l'univers du
poète ferrailleur,
et où chaque objet, chaque mot et chaque geste a pour but de célébrer l'authenticité, en parfaite résonance avec la citation d'Oscar Wilde qu'elle fait sienne : "Soyez vous-mêmes, les autres sont
déjà pris".

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Stéphane MATHIEU (dimanche, 02 novembre 2025 13:12)
Très belle interview pour une autrice de talent. La collaboration avec elle pour cet album a été simple et fluide, une aubaine pour libérer ma créativité. Le top quoi !
TM (dimanche, 02 novembre 2025 20:22)
Félicitations pour son excellent travail !
Clarté et Richesse : Elle a réussi à brosser un portrait très complet et nuancé de l'autrice. On ne découvre pas seulement ses livres, mais aussi ses valeurs fortes (écologie, authenticité) et les coulisses concrètes de son métier (prix, obstacles).
Structure et Style : L'article est très bien structuré ! Elle commence par une accroche percutante ("très douée pour tout ça"), développe les différentes facettes (succès/difficultés, univers/livres) et conclut sur une belle note philosophique (la citation d'Oscar Wilde). Son style est fluide et engageant.
Mise en Lumière des Détails : Elle a su intégrer des éléments très précis et intéressants comme le prix George Sand, le statut d'artiste-auteur, ou le "poète ferrailleur". Cela donne de la profondeur à l'article.